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BIO de SALLUSTE

 

C. Sallustius Crispus naquit à Amiterne, ville du pays des Sabins, l'an de Rome 668 (87 avant J. C.), sous le septième consulat de Marius. Son père, comme plus tard le père d'Horace, le fit élever à Rome, mais avec moins de précaution sans doute et moins de vigilante sollicitude ; car bientôt il s'y livra à tous les désordres qui, déjà, régnaient dans cette capitale du monde, ou dominaient le luxe et la corruption. Aussi prodigue de son bien que peu scrupuleux sur les moyens de se procurer de l'argent, Salluste aurait, dit- on, été contraint de vendre la maison paternelle du vivant même de son père, qui en serait mort de chagrin ; fait qui ne paraîtra guère vraisemblable à qui sait ce qu'était chez les Romains la puissance paternelle. Mais le plaisir ne lui fit point oublier l'étude, et, tandis que son coeur prit toute la mollesse de la cité corrompue ou il avait passe ses premières années, son esprit retint toute l'austérité du sauvage et dur climat sous lequel il était né. "Il eut toujours, dit le president de Brosses, des lumières très justes sur le bien et sur le mal." C'est ainsi que, quelque dépravé qu'il put être, il eut du moins, à vingt-deux ans, le bon esprit de ne pas se jeter, comme tant d'autres jeunes gens dont il partageait les dérèglements, dans la conspiration de Catilina. Entrant dans la route qu'à Rome il fallait nécessairement prendre pour arriver aux honneurs, Salluste embrassa la carrière du barreau, mais sans beaucoup d'ardeur, ce semble ; du moins il ne paraît pas qu'il s'y soit distingué.
La littérature grecque, et dans cette littérature, l'histoire, la politique, furent ses principales études. Dédaignant, il nous l'apprend lui-même (2), la chasse, l'agriculture et les autres exercices du corps, il ne s'occupa qu'a fortifier, par la lecture et la méditation, la trempe naturellement vigoureuse de son esprit. Il avait eu pour guide dans ses premières études et il conserva toujours pour conseil et pour ami (3) Ateius Pretextatus, rhéteur athénien, qui lui-même avait pris le surnom de philologue et qui tenait, à Rome, une école très fréquentée.
Lorsqu'il fut en âge de briguer les charges publiques, Salluste parvint à la questure ; à quelle époque on ne le sait pas précisément. Si ce fut des sa vingt-septième année, âge fixé par les lois, ce dut être l'an 636, sous le consultat de Lucius Calpurnius Pison et de Caesonius Gabinius, l'année même de l'exil de Cicéron et du tribunat de Clodius.
C'était pour la république un temps de troubles et de malheurs. Le triumvirat de Pompée, César et Crassus avait paralysé la marche régulière du gouvernement et comme suspendu la constitution romaine. Aux scènes tumultueuses qui avaient amené l'exil du père de la patrie succédèrent les rixes non moins déplorables qui provoquèrent son rappel. Clodius et Milon, démagogues également violents dans des causes différentes, présidaient à ces luttes sanglantes. Ce fut dans ces circonstances que Salluste arriva au tribunat, l'an de Rome 701, plus heureux en ceci que Caton, qui, dans le même temps, sollicita, sans les obtenir, plusieurs dignités, contraste que Salluste ne manque pas de relever à son avantage : "Que l'on considère, dit-il, en quel temps j''ai été élevé aux premières places et quels hommes n'ont pu y parvenir." Salluste épousa les haines et les affections de Clodius, son ami intime ; il trempa dans toutes ses intrigues, dans tous ses désordres publics. Outre son amitié pour Clodius, Salluste avait une raison particulière de haïr Milon, auquel il avait fait, comme époux, un de ces outrages et dont il avait reçu un de ces châtiments qu'il est également difficile d'oublier. Surpris en conversation criminelle avec la belle Fausta, épouse de Milon et fille du dictateur Sylla, il avait été rudement fustigé et mis à contribution pour une forte somme. Tribun du peuple, Salluste se montra, presque en toute occasion, l'ennemi de Pompée et le soutien des mauvais citoyens ; conduite coupable qu'il expia à la fin par un juste châtiment. L'an 704, les censeurs Appius Pulcher et L. Calpurnius Pison l'exclurent du sénat, à cause de ses débauches.
Une révolution l'avait rejeté hors de la vie politique, une révolution l'y ramena. César, après la conquête des Gaules, allait s'armer contre le sénat : son camp était l'asile de tous les séditieux, de tous les mécontents : Salluste devait naturellement s'y rendre ; le parti de César, c'était son ancien parti, le parti populaire vers lequel il avait toujours incliné ; déjà même, étant tribun, il s'était montre dévoué à César ; il en fut donc bien accueilli. Bientôt il fut nommé questeur et rentra dans le sénat , deux ans après en avoir été banni. Pendant que César allait combattre Pompée en Grèce, Salluste resta en Italie, occupe des fonctions de sa charge, "dans l'exercice de laquelle, si l'on en croit un témoignage suspect, il ne s'abstint de vendre que ce qui ne trouva point d'acheteur (4)." De retour à Rome, l'an 708, César éleva Salluste à la préture. Salluste avait alors quarante ans. L'année suivante, il se maria avec Terentia, épouse divorcée de Cicéron. Longtemps Terentia avait exercé sur son premier mari une autorité despotique ; mais, las enfin de son caractère altier, de sa dureté envers sa propre fille et de ses prodigalités, Cicéron avait pris le parti de la répudier : "Au sortir d'une maison ou elle aurait du puiser la sagesse dans sa source la plus pure, elle n'eut pas honte d'aller se jeter dans les bras de Salluste, ennemi de son premier époux :" Cette réflexion est de saint Jérôme. Successivement épouse de Cicéron, de Salluste, elle se remaria ensuite au célèbre orateur Messala Corvinus, ayant eu cette singulière fortune d'être la femme des trois plus beaux génies de son siècle. Elle n'en resta pas la cependant ; ayant survécu à ce troisième mari, elle épousa en quatrièmes noces Vibius Rufus, et ne mourut, selon Eusèbe, qu'à l'âge de cent dix-sept ans. Lorsque César se disposait à aller combattre en Afrique les restes du parti de Pompée, Salluste reçut l'ordre de conduire au lieu du débarquement la dixième légion et quelques autres troupes destinées pour cette expédition. Mais, arrivés sur le bord de la mer, les soldats refusèrent d'aller plus loin, demandant leur congé et les récompenses que César leur avait promises. Salluste fit, pour les ramener à leur devoir, de vains efforts et pensa être victime de leur fureur ; il fallut pour apaiser cette révolte tout l'ascendant de César. Salluste suivit César en Afrique en qualité de propréteur, et fut par lui chargé de s'emparer, avec une partie de la flotte, des magasins de l'ennemi dans l'île de Tercine, mission dans laquelle il réussit pleinement, il amena bientôt à son général, dont l'armée manquait de toute espèce de provisions, une grande quantité de blé. Après la victoire de Tapsus, Salluste obtint, avec le titre de proconsul, le gouvernement de la Numidie. Il commit dans sa province les plus violentes exactions ; c'est ce qui fait dire à Dion Cassius : "César préposa Salluste, de nom au gouvernement, mais de fait à la ruine de ce pays." En effet, parti de Rome entièrement ruiné, Salluste y revint en 710 avec d'immenses richesses. Toutefois les Africains ne le laissèrent pas d'abord jouir tranquillement du fruit de ses déprédations ; ils vinrent à Rome l'accuser ; mais il fut absous par César, auquel il abandonna des sommes considérables.
La mort de César termina la carrière politique de Salluste. Possesseur d'une grande fortune, il ne songea plus désormais qu'à passer, au sein des richesses, une vie voluptueuse et tranquille. Du fruit de ses rapines, il fit construire sur le mont Quirinal une magnifique habitation et planter des jardins vantés par les anciens comme la plus délicieuse promenade de Rome : la place qu'ils occupaient est aujourd'hui encore appelée les Jardins de Salluste.
L'on a, dans les différentes fouilles qui y ont été faites, trouvé une grande partie de ces belles antiqués qui attestent la perfection de l'art chez les anciens. Là, Auguste donnait ces fêtes des douze Dieux que Suètone a decrites ; là Vespasien, Nerva, Aurélien fixèrent leur résidence habituelle. Salluste avait en outre acheté de vastes domaines et la belle maison de César, à Tibur. Ainsi Salluste passa les neuf dernières années de sa vie entre l'étude, les plaisirs et la société de gens de lettres illustres ; chez lui se rassemblaient Messala Corvinus, Cornelius Nepos, Nigidius Figulus, et Horace, qui commençait a se faire connaître.
Salluste mourut l'an 718, sous le consulat de Cornificius et du jeune Pompée, dans la cinquante et une-ième année de sa vie. Il ne lassa pas d'enfants, mais seulement un fils adoptif, petit-fils de sa soeur. Il y eut à la cour d'Auguste un homme qui aurait pu partager avec Mécène ou lui disputer la faveur du prince. Semblable en plus d'un point à Mécène, comme lui il dissimulait, sous des apparences efféminées, la vigueur de son âme et l'activité d'un esprit supérieur aux plus grandes affaires. Modeste, fuyant l'éclat des honneurs, ainsi que Mécène encore, il ne voulut pas s'élever au-dessus de l'ordre des chevaliers et refusa la dignité de sénateur. Mais il surpassa bientôt par son crédit la plupart de ceux que décoraient les consulats et les triomphe. Tant que vécut Mécène, ce courtisan habile et discret eut la seconde place, puis bientôt la première dans les secrets des empereurs ; tout puissant auprès de Livie, qui l'avait porté à la faveur, il reconnaissait ce service en défendant ses intérêts dans les conseils du prince. Ressemblant en ceci encore à Mécène, que, à la fin de sa vie, il conserva plutôt les apparences de l'amitié du prince qu'un véritable pouvoir (5). Ce confident d'Auguste, ce second Mécène, ce fut Caius Sallustius Crispus, le neveu de l'historien, l'héritier de sa fortune et de ses magnifiques jardins. Ainsi, comme César, Salluste ne se survécut que dans son neveu !

SES OEUVRES

Nous avons retracé la vie de Salluste, il nous faut maintenant examiner ses ouvrages ; et, après l'homme, considérer l'historien.
Nous avons vu que la carrière politique de Salluste avait été interrompue par plusieurs disgrâces ; ces disgrâces servirent son talent : son génie a profité des châtiments mêmes que méritaient ses vices. En 704, il est exclu du sénat ; dans sa retraite forcée, il écrit la Conjuration de Catilina ; envoyé en Numidie, il se fait l 'historien du pays dont il avait été le fléau. La Guerre de Jugurtha est de 709 ; les Lettres à César sur le gouvernement de la république avaient été écrites, la première avant le passage de César en Grèce, en 705 ; la seconde, l'année suivante.
Ce sont ces ouvrages que nous allons examiner; mais auparavant il ne sera pas inutile de jeter un coup d'oeil sur ce qu'avait été l'histoire romaine jusqu'au moment ou Salluste la prit pour la porter à une hauteur qui n'a point été dépassée.
Rome eut de bonne heure l'instinct de sa grandeur et le sentiment de son éternité. Aussi, des les premiers temps, s'occupa-t-elle de fixer, par quelques monuments grossiers mais solides, livres auguraux, livres des auspices, livres lintéens, livres des magistrats, livres pontificaux (6), le souvenir des événements qui la devaient conduire à la conquête du monde : elle gravait son histoire naissante sur la pierre des tombeaux et sur l'airain des temples. Quand les lettres commencèrent à pénétrer dans l'Italie, le génie romain s'éveilla tout d'abord à l'histoire. Une première génération d'historiens parut. Mais alors il se produisit un fait assez singulier et qui pourrait nous surprendre, si nous n'avions dans notre littérature un fait analogue. Les premiers historiens de Rome, Fabius Pictor, Lucius Cincius et plusieurs autres écrivirent en grec (7) ; c'est ainsi que chez nous longtemps l'histoire s'écrivit en latin, et cela non seulement au moyen âge, mais au seizième siècle même, quand nous avions eu les Villehardoin, les Joinville, les Froissart. Il ne faut pas s'en étonner : une langue, alors même qu'elle parait formée, n'est pas propre encore à porter le poids de l'histoire ; sa jeunesse peut convenir aux chroniques, aux mémoires ; il faut pour l'histoire sa maturité. Caton l'Ancien inaugura pour la littérature romaine cette ère de l'histoire nationale, écrite en latin avec quelque éclat, comme il avait inauguré celle de l'éloquence. Sur les traces de Caton parurent L. Calpurnius Piso, C. Fannius, L. Caelius Antipater, faibles et maigres annalistes plutôt qu'historiens, et que Cicéron estimait médiocrement (8). Au temps de Sylla, il se fit dans l'histoire, comme dans le reste de la littérature, un mouvement remarquable, une espèce d'émancipation. Ecrite jusque-là par des patriciens ou du moins par des hommes libres, elle le fut pour la première fois par un affranchi, L. Otacilius Pilitus : autre ressemblance avec nos vieilles chroniques, qui, rédigées d'abord par des ecclésiastiques et dans les monastères comme les fastes romains l'étaient dans les temples, ne le furent que plus tard par des laïques. Une nouvelle génération d'écrivains s'éleva ; mais, c'est Cicéron encore qui nous le dit, elle ne fit que reproduire l'ignorance et la faiblesse de ses devanciers. Sisenna seul faisait pressentir Salluste.
Pourquoi l'histoire, à Rome, a-t-elle ainsi été en retard sur l'éloquence ? Il faut sans doute attribuer cette infériorité de l'histoire à 1a langue elle-même, qui n'avait pas encore acquis la régularité, la force, la gravité, la souplesse nécessaires à l'histoire. On conçoit que, maniée chaque jour à la tribune et par les esprits les plus puissants, la langue oratoire ait de bonne heure reçu de ces luttes de la parole et du génie un éclat, une vigueur, une abondance que ne lui pouvait donner le lent exercice de la composition, qui convent à l'histoire. L'insuffisance de la langue, c'est donc la une première cause de l'infériorité de l'histoire relativement à l'éloquence ; ce n'est pas la seule. Théocratique et patricienne à sa naissance, Rome conserva soigneusement ses traditions religieuses et politiques. Ecrire l'histoire fut un privilège et presque un sacerdoce dont les pontifes et les patriciens voulurent, aussi longtemps qu'ils le purent, rester en possession, comme ils l'étaient de la religion et du droit. Le jour où, sous Sylla, une main d'affranchi tint ce burin de l'histoire que jusque-là des mains nobles avaient seules tenu, ce jour-là ne fut pas regardé comme moins fatal que celui ou, par l'indiscrétion d'un Flavius, d'un scribe, avait été révélé le secret des formules. Il y eut enfin à ce retard de l'histoire une dernière cause et non moins profonde. L'histoire ne se fait pas aussi simplement qu'on pourrait le croire. Le nombre, la grandeur, la variété des événements, y sont sans doute indispensables ; ils en sont l'élément principal, la matière : ils n'en sont pas la condition même et la vie.
Les événements qui souvent semblent, isolés et détachés les uns des autres, se succéder sans se suivre, ont une relation étroite, un enchaînement rigoureux, un ensemble et une unité qui en sont le secret et la lumière. Les contemporains voient bien les faits, mais ils ne les comprennent pas toujours et ne peuvent pas les comprendre ; il leur faut, à ces faits, pour éclater dans toute leur vérité, un certain jour, un certain lointain et comme la profondeur même des siècles : avant Salluste cette perspective manquait aux historiens, et Salluste même ne l'a pas tout entière. Il l'a bien senti ; aussi n'a-t-il pas cherché à faire ce qu'il n'aurait pu bien faire ; il n'a pas entrepris d'écrire la suite de l'histoire romaine, mais des fragments de cette histoire, carptim : c'était montrer un grand sens. Cette histoire romaine, comment aurait-on pu l'écrire autrement que par morceaux détachés ? elle n'était pas achevée encore : à ce grand drame, qui commence aux rois, se continue par les tribuns, se poursuit encre les Gracques et le sénat, entre Marius et Sylla, un dernier acte manquait ; Salluste l'avait entrevu dans César, mais il ne devrait être complet que dans Auguste. Pour écrire en connaissance de cause l'histoire de la république, il fallait avoir assisté à sa chute : ce fut la fortune et la tristesse de Tite-Live ; de même, Tacite n'a-t-il pu écrire l'histoire de l'empire que quand, les Césars épuisés, la vérité si longtemps outragée, pluribus modis infracta, reprit enfin ses droits sous la dynastie Flavienne, nunc demum redit animus. Pousserai-je ces considérations plus loin, et dirai-je que de nos jours non plus l'histoire de nos deux derniers siècles ne se peut écrire : nous connaissons l'exposition, le noeud ; le dénouement, nous ne l'avons pas encore.
Revenons à la Conjuration de Catilina, à laquelle ceci était un préambule nécessaire. L’Histoire de la conjuration de Catilina fut, nous le savons, le coup d'essai de Salluste ; aussi la critique a-t-elle pu justement y relever quelques défauts, soit pour la composition, soit même pour le style. Je ne parle pas de la préface, sur laquelle nous reviendrons, mais du lieu commun fort long qui suit la préface et forme comme un second avant-propos. Sans doute il n'était pas hors de raison que Salluste, ayant à nous raconter la tentative audacieuse de Catilina, remontât aux causes qui avaient pu la rendre possible ; mais il le devait faire avec beaucoup plus de rapidité. Tacite, lui aussi, se proposant d'écrire l'histoire des empereurs, veut d'abord expliquer comment la république avait pu être remplacée par l'empire ; mais avec quelle précision et quelle exactitude tout ensemble il le fait ! Une page lui suffit à retracer toutes les phases politiques de Rome, depuis son origine jusqu'à Auguste : c'est là le modèle, trop souvent oublié, qu'il faut suivre. Ce préambule est donc un défaut dans la composition de Catilina. On a fait à Salluste de plus graves reproches : on l'a accusé d'injustice envers Cicéron ; d'une espèce de connivence à 1'égard de César ; et, qui le croirait ? d'un excès de sévérité à l'égard de Catilina.
L'antiquité nous a légué un monument de cette haine de Cicéron et de Salluste, dans deux déclamations que chacun d'eux est censé adresser au sénat contre son adversaire. S'il est prouvé que ces deux pièces furent composées dans le temps même où vécurent ces deux personnages, il n'est pas moins certain qu'ils n'en sont pas les auteurs. Ouvrage d'un rhéteur, on les attribue communément, à Vibius Crispus, et, avec plus de vraisemblance, à Marcus Porcius Latro, qui fut l'un des maîtres d'Ovide. Mais, tout apocryphes qu'elles sont, elles n'en attestent pas moins l'inimitié réciproque de ces deux personnages.
Salluste n'aimait donc pas Cicéron ; cette haine a-t-elle altéré en lui l'impartialité de l'historien ? Je ne le pense. L'éloge qu'il fait de Cicéron est sobre assurément ; cette épithète d'excellent consul ne caractérise guère les grands services rendus à la république par Cicéron, et j'avoue que les Catilinaires sont un utile contrôle et un indispensable complément du Catilina. Mais cette justice, toute brève qu'elle est, suffit, à la rigueur ; on y peut entrevoir une réticence peu bienveillante, mais non un manque de fidélité historique. Il ne faut pas, d'ailleurs, oublier que Salluste n'écrit pas l'histoire du consulat de Cicéron, mais la conjuration de Catilina ; et, dans son dessein, Cicéron n'est que sur le second plan. Toutefois, même avec cette réserve, il faut reconnaître qu'a l'égard de Cicéron Salluste aurait pu être plus explicite, et qu'en même temps qu'il taisait, autant qu'il était en lui, la gloire du consul, il jetait un voile complaisant sur la part que César avait prise a la conspiration ; d'une part , retranchant de la harangue de Catilina les éloges que celui-ci avait donnés à Cicéron (Velleius nous l'apprend), et de l'autre, supprimant les reproches que (Plutarque nous le dit) il adressait à César, qui, par une affectation de popularité et de clémence, compromettait la république et intimidait le sénat.
Avare de louanges pour Cicéron, Salluste a-t-il été trop sévère pour Catilina ? Nul, dans l'antiquité, n'avait songé à lui adresser ce reproche ; mais nous sommes dans un temps de réhabilitations, et Catilina a eu la sienne, qui lui est venue de haut et de loin. On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène : "Aujourd'hui, 22 mars 1822, l'empereur lisait dans l'histoire romaine la conjuration de Catilina ; il ne pouvait la comprendre telle qu'elle est tracée. Quelque scélérat que fût Catilina, observait-il, il devait avoir un objet ; ce ne pouvait être celui de gouverner Rome, puisqu'on lui reprochait d'avoir voulu y mettre le feu aux quatre coins. L'empereur pensait que c'était plutôt quelque nouvelle faction à la façon de Marius et de Sylla, qui, ayant échoué, avait accumulé sur son chef toutes les accusations banales dont on les accable en pareil cas." Cet éclaircissement que Napoléon désirait sur Catilina, deux historiens ont essayé de le donner (9).
Mais, nous le dirons : leurs raisons ou plutôt leurs hypothèses ne nous ont point convaincu. Catilina a eu, avec ses vices et ses crimes, quelque générosité et quelque grandeur d'âme : soit ; Salluste a recueilli sur lui et sur ses complices quelques bruits populaires et qui ne soutiennent pas la critique, et que d'ailleurs il ne donne que pour des bruits : je le veux ; Cicéron s'est laissé entraîner à quelques exagérations oratoires ; l'on a ajoute aux projets réels de Catilina tous ceux dont on charge les vaincus ; on lui a prêté des crimes gratuits ; eh bien, quand nous accorderions tout cela, et, avec l'histoire, nous ne l'accordons pas, la base même de la conjuration ne serait pas ébranlée ; il n'en resterait pas moins prouvé que Catilina avait résolu le bouleversement de la république sans autre but que le pillage, sans autres moyens que le meurtre et l'assassinat. Cela surprend, et cela est la vérité cependant : Catilina avait formé le projet de mettre Rome à feu et a sang, et il l'avait formé sans un de ces desseins qui certes ne justifient pas, mais qui expliquent les grands attentats, sans un but déterminé, uniquement pour se sauver ou périr dans le naufrage de Rome : conspirateur vulgaire et n'ayant guère de l'ambition que l'audace sans le génie. Non, Catilina n'a pas été calomnié ; s'il l'eut été, comment se fait-il que Salluste, l'ennemi de l'aristocratie et l'ennemi personnel de Cicéron, ait parlé de lui et des siens dans les mêmes termes qu'en a parlé Ciceron ? Mais, dit on, s'il eut réussi, il aurait été loué comme César l'a été : cette supposition n'est malheureusement que trop probable, mais elle ne change pas la question. Vainqueur de la liberté publique et glorifié, Catilina n'en serait pas moins coupable : le succès n'absout pas.
Relevant Catilina, il fallait bien un peu rabaisser Cicéron. Cicéron est un peureux et un glorieux qui s'est exagéré et a grossi le péril, pour se donner plus de mérite à l'avoir conjuré : en réalité, son héroïsme lui a peu coûté ; la conjuration avait plus de surface que de profondeur (10). Pauvre Cicéron! inquiet et malheureux vieillard, dirai-je avec Pétrarque, je te reconnais ! entre Catilina et César, tu as été sacrifié : tel est le sort de la modération. Ainsi ne pensait pas de toi Rome, quand elle te salua du nom mérité de père de la patrie ; ainsi n'en pensait pas celui-la même qui, infidèle à la reconnaissance, t'abandonna au ressentiment d'Antoine ; ainsi n'en penseront pas tous ceux qui aiment encore l'éloquence, la vertu, la liberté. Outre ces reproches particuliers de prévention à l'égard de Catilina, de réticence envers Cicéron, on a critiqué dans son ensemble même l'ouvrage de Salluste. La Conjuration de Catilina manquerait de réalité et de vie ; elle n'aurait rien qui caractérisât particulièrement la situation de Rome au moment où elle a éclaté : abstraite, en quelque sorte, des temps et des lieux, elle serait un drame plus qu'une histoire. Que Salluste ait omis certains détails qu'aime et recherche l'exactitude moderne ; qu'il n'ait pas suffisamment fait connaître toutes les causes qui ont préparé cette conjuration, je n'en disconviens pas ; mais assurément ni la vie ni la réalité ne manquent à son ouvrage, qui est un début, il est vrai, mais le début d'un maître.

La Guerre de Jugurtha, moins connue que la Conjuration de Catilina, qui. longtemps lui a été préférée, est remise aujourd'hui à la place qui lui appartient, au-dessus du Catilina.
Ce n'est bas qu'on n'en ait aussi blâmé la préface, et même plus généralement mais, ce reproche écarté (nous l'examinerons en même temps que celui qui a été fait à la préface du Catilina), on s'accorde à louer également et la composition et le style de cet ouvrage. Ici évidemment Salluste est plus a l’aise. Il a, outre son expérience d'écrivain, la liberté même de son sujet, qui n'est plus l'histoire contemporaine. Aussi, dès le début, quelle franche allure et quel éclat ! quelle vive et rapide narration ! Combien les portraits déjà si vigoureusement tracés dans le Catilina sont ici d'une touche plus ferme encore et plus hardie ! combien les contrastes sont mieux ménagés ! Dans le Catilina, rien n'adoucit la sombre figure du conspirateur et n'égaye la tristesse du sujet. Ici, au contraire, quelle opposition habile entre Jugurtha, dont l'ambition ardente ne recule devant aucun forfait, et cet Adherbal si doux, si accommodant, si craintif ! Avec quel art Salluste ne fait-il pas ressortir le caractère des divers personnages qu'il met en scène ! ici, le prince du sénat Scaurus, chez qui la hauteur patricienne cache une cupidité trop savante pour se monter facile ; là, le tribun Memmius, qui aime le peuple, mais qui hait encore plus la noblesse ; plus loin, le préteur L. Cassius, le seul romain que Jugurtha ne puisse mépriser. Et, dans ces portraits et ces contrastes, que de nuances délicates, de gradations heureuses ! Quand Metellus parait sur la scène, l'historien le met tout d'abord sur le premier plan ; sur le second, Marius, lieutenant soumis et dévoué ; mais du moment ou, dans Utique, Marius a été, devant les autels des dieux, chercher des présages favorables à son élévation prochaine, il devient le principal personnage : le voila enfin consul malgré Metellus. Mais, questeur de Marius, Sylla arrive à l'armée ; c'est a lui que Bocchus livrera Jugurtha : Marius dès lors est effacé, et Metellus vengé.
Salluste ne pénètre pas moins profondément les ressorts secrets qui font agir les personnages. Avec quelle vérité il nous peint toutes les incertitudes, toute la mobilité, toutes les variations, toute la perfidie du roi Bocchus ! "incertain s'il doit livrer son gendre à Sylla ou Sylla à son gendre, partagé entre les plus inquiétantes perplexités, il promet à Sylla, il promet à Jugurtha ; décidé seulement à trahir, il ne retrouve le calme que lorsque le moment décisif arrivé le force à choisir entre ces deux perfidies (11 ) !" Cependant tout habiles, tout frappants que sont ces contrastes, ce n'est pas ce qui, dans le Jugurtha, m'intéresse le plus. Au fond de cette histoire de Jugurtha, dernière ce drame qui se joue en Afrique, il y a une autre action dont, à y bien regarder, la guerre contre Jugurtha n'est qu'un acte et comme un épisode. Le véritable noeud et l'inévitable dénouement de cette tragédie africaine, n'est pas à Cyrta, mais à Rome. En fait, ce n'est pas Metellus ou Marius qui sont aux prises avec Jugurtha, c'est le peuple et l'aristocratie. Aussi, en même temps qu'il nous décrit avec une rare exactitude, avec une rapidité entraînante, les événements militaires qui, sur le sol d'Afrique, semblent rendre la fortune indécise entre Jugurtha et les généraux romains, Salluste sait-il, par un art admirable, retenir ou ramener continuellement nos regards sur Rome ; il en représente les luttes intérieures, ces discordes du peuple et de la noblesse, cette soif des richesses, cette vénalité de tous les ordres, qui, mieux que ses ruses et son indomptable courage, soutiennent et enhardissent Jugurtha. Si, pour la composition, la Jugurthine est bien supérieure à la Catilinaire, elle ne l'est pas moins pour le style. Dans la Catilinatre, la plume résiste quelquefois ; elle manque de souplesse et de naturel : le style a de l'apprêt ; mais, dans la Jugurthine, le grand écrivain se montre tout entier. "Les masses du style y sont en général moins détachées, moins en relief ; tout est lié, nuancé, fondu avec un art d'autant plus louable, qu'il est moins apparent. Les portraits y sont encadrés et développés avec moins de faste et d'affectation (12 )."

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